Peindre le monde

Le Maître se tient dans l’atelier. Il prépare ses couleurs. Le regard fixé sur la palette, il ne prête aucune attention au décor sobre et élégant de l’atelier. L’immense pièce n’est pas décorée. Elle s’ouvre sur une gigantesque baie vitrée d’où l’on peut voir l’océan. Le Maître porte une longue écharpe jaune. Il a le regard dans le vide, il songe aux subtilités dans les nuances de ses teintes, il ne veut pas rater ce tableau qui promet d’être une pièce majeure de sa collection. Il a d’ailleurs attendu si longtemps pour la réaliser. Tout le jour, et toute la semaine précédente, il a rongé son frein comme un rat dans sa cage, attendant l’heure la plus propice.

Soudain ses yeux s’animent. Il regarde fiévreusement dehors. La pleine lune brille de toutes ses forces. Un sourire étreint ses lèvres. Il approche le pinceau de la toile encore vierge. Ses yeux s’enflamment. Le poil de l’instrument vient se briser sur le lin de la toile. Tout peut commencer…

***

Georges se dirigeait tranquillement vers chez lui. Il sautillait presque dans la rue que la lune inondait d’une lumière douce. Il était heureux. Il avait un peu de retard mais sa femme ne l’attendrait pas. Il rentrait d’un « repas d’affaires ». Son sourire se fit béat alors qu’il repensait aux courbes parfaites des hanches de celle qu’il venait de quitter. Dieu qu’elle était suave et ravissante. Un humour raffiné, des cajoleries expertes. Oui, Georges se disait qu’il serait merveilleux de passer davantage de temps dans ce petit gourbi de Montmartre, à se reposer sur le sein de sa maîtresse ou à profiter des voluptés indicibles qu’elle seule savait lui procurer. C’est avec de telles pensées que Georges passa le pas de sa porte. Il déposa nonchalamment son sac, se servit un verre de vin dans la cuisine et se dirigea vers le salon.

Sa femme l’y attendait, la mine défaite, de larges cernes sous les yeux, le maquillage défait par les larmes :

« Chérie, ça va ? demanda Georges d’une voix inquiète
— Ton collègue est passé il y a une heure, pour un dossier en cours au cabinet. »

Un silence pesant s’installa dans la pièce. Le regard accusateur de la femme électrisait l’atmosphère. Georges but son verre d’une traite avant de répondre d’une voix grave.

« Et maintenant que se passe-t-il ?
— Maintenant je pars, dit-elle d’une voix suprêmement déçue.
— Enfin mon ange tu n’y songes pas ! Que diraient les autres, ta famille, nos amis, nos…
— Que diraient les autres ? Que diraient les autres ? Tu ne penses vraiment qu’à ça, là, maintenant ? Tu n’es qu’un j’en foutre Georges. »

Sans prêter attention aux véhémentes exhortations de sa femme, Georges partit dans la cuisine se resservir. Quel idiot de collègue ! Il but à nouveau son verre d’une traite, puis s’en resservit un. Pourtant il aimait sa femme. Certes il avait une maîtresse, mais elle n’était pour lui que l’incarnation de tous ses désirs refoulés. Elle n’était qu’un fantasme fait femme. Quelle différence peut-il bien y avoir entre un homme qui rêve d’une autre en aimant sa femme et lui, qui ne fait rien de plus que de matérialiser son rêve ? Divorce-t-on d’un homme parce qu’il lui arrive de songer à des plaisirs interdits ? Lui, pourtant, allait subir la honte d’un divorce, être rejeté au ban de sa famille et marqué à jamais de la lettre écarlate. En face de lui, une série de couteaux brillait, accrochée au mur. Il en saisit un, comme fasciné par leur éclat. C’est alors que sa femme débarqua dans la cuisine à sa suite.

« C’est fini, Georges, je pars ce soir.
— Non, non, non, … »

Georges ne regardait que le pourpre du vin dans son verre. Il se répétait. Le même mot en boucle d’un ton toujours de plus en plus bas. Sa femme fut prise de pitié devant lui. Elle s’approcha pour déposer un dernier baiser sur sa joue avant de le quitter à jamais.

A ce moment Georges pivota. La lame du couteau scintilla, se dirigeant tout droit vers sa carotide.

Et un flot de pourpre s’échappe du pinceau du Maître venant matérialiser le fleuve de feu sur la toile.

***

Étienne prit une feuille de papier blanc, saisit son Mont Blanc et commença à rédiger :

« Je n’ai pas le choix. C’est une excuse utilisée bien trop souvent et qui est à l’origine de tant de maux dans nos sociétés modernes. À en croire ce qui se dit, on n’a jamais le choix. Le gamin qui fume ça première cigarette n’avait pas le choix, tout le monde faisait comme ça. Le banquier qui soustrait frauduleusement une somme d’argent, n’avait pas le choix, il en avait absolument besoin pour vivre. Moi non plus, je n’avais pas le choix…

Elle est partie il y a sept heures de cela, maintenant. Elle était belle, bon Dieu qu’elle était belle. Je la regardais se rhabiller avec ce regard stupide qu’ont les amoureux. Elle a laissé toutes ses affaires chez moi. Elle a planté un baiser sur mes lèvres et elle est partie en me disant « à tout à l’heure mon ange ». Tout à l’heure est bien arrivé, mais elle n’est pas revenue.

C’est là que j’ai commencé à m’inquiéter, je l’ai appelée. Sept fois. Elle n’a jamais répondu. Elle était partie retrouver son mari pour lui annoncer que tout était fini, qu’elle partait. Elle devait être de retour à peine une ou deux heures après qu’elle m’a quitté. Il aurait pu se passer mille choses…

J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait. Je suis allé chez elle. Je n’ai pas eu à sonner, la porte était encore ouverte. Après quelques pas, j’ai vu Georges, son mari, le regard hagard, au-dessus du corps inerte de celle que j’aimais tant. Il a levé des yeux désespérés vers moi. C’est là que je n’ai pas eu le choix…

J’ai récupéré le couteau qui traînait au sol et j’ai commencé à le frapper. J’ai alors compris que ne pas avoir le choix n’est qu’une question de perspective. J’aurais pu simplement le blesser, ou le tuer d’un coup net et précis qui ne l’aurait pas fait souffrir. Mais je voulais le faire souffrir. Je ne voulais pas simplement qu’il meure, je voulais qu’il soit anéanti. J’ai découpé son visage.

Bien longtemps après, trop longtemps après, la rage est passée. J’ai enterré son corps dans son jardin, et le corps de celle que j’aimais dans le mien. Mais je me rends compte désormais que je ne peux demeurer ici. Je suis un meurtrier. Quelle ironie ! Alors même que je viens de comprendre que l’on a toujours le choix, je n’ai plus qu’une seule chose à dire. Je n’ai plus le choix… »

Alors Étienne quitta son tabouret, le plaça au centre de la pièce, en dessous d’une corde. Quelques instants après le corps se balançait. Il tressaillit un moment. Le visage rouge sang se fit plus pâle, de plus en plus pâle.

Une couleur céladon vient embellir les reflets de l’armure que porte le Maître sur sa toile.

***

Quelques jours plus tard, la police vint constater le suicide d’Étienne. On déterra le cadavre de Georges dans son jardin. Le corps commençait à se décomposer. Chaque morceau de chair était rongé par les vers. Une odeur ignoble s’en dégageait. On ne reconnaissait pas le visage de Georges. Certaines des lacérations allaient jusqu’à l’os.

À travers les morceaux de chairs et les traces de sang, on distinguait la couleur mate de l’os frontal. L’inspecteur se plongea dans l’étude de cette teinte qui lui rappelait la couleur des pierres.

Des pierres viennent, sur le tableau du Maître composer les fondements du grand temple qui borde le fleuve de feu.

***

Le pas du Maître résonne dans les couloirs de sa vaste demeure. Il vient placer sa dernière œuvre dans une place vide entre Guernica et Le Massacre de la Saint Barthélémy. Il l’observe un moment avec une lueur de satisfaction. Son regard se porte désormais sur sa galerie des émotions. Un pan de mur encore vide, entre le Tres de Mayo et Le Christ de Saint-Jean de la Croix, le nargue encore. Il quitte alors la galerie, un sourire vicieux aux lèvres. Des millions de teintes hurlent au néant et pleurent les événements à venir.

Nous sommes le 12 novembre 2015.

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La grande Affaire

Le vieillard referma la porte derrière lui. Il s’engagea dans la rue le regard calme et apaisé. Sa démarche ne trahissait pas l’angoisse qu’il avait éprouvé pendant les derniers jours. Un labrador l’accompagnait en tressautant à chaque coup sec que martelait la canne sur le pavé. Une fois arrivé aux abords de Central Park, le vieillard jeta ses clefs dans la première poubelle venue.

Alors qu’ils déambulaient tranquillement parmi les allées abandonnées, le chien se mit à grogner. Une vague de satisfaction traversa le regard de l’homme. L’heure était venue. Il se retourna. Un adolescent lui faisait face.

« Mon Dieu. Tu n’es qu’un gamin. »

Le gosse tremblait de tout son corps. La gueule du 9mm tremblait comme un chien avant sa mort. Le regard de l’enfant fuyant, passait continuellement du canon, au vieillard, au chien, sans savoir se fixer. Pauvre petit, pensa le vieil homme.

« Bouge pas connard !
— Ne t’inquiète pas, je ne compte pas me défendre, déclara le vieil homme en calmant son chien d’une tape sur la nuque. »

Il chargea son arme. Un bleu complet, je serai sa première victime, quelle connerie. Le gamin dirigea son arme vers le front du vieillard.

« Bute le chien aussi s’il te plaît ».

Sache que je ne t’en veux pas. J’espère que tu sauras te tirer de tout ce merdier, un jour.

***

William Strozzi n’en crut pas ses yeux. John Henion était mort. Le plus célèbre commissaire de police de l’histoire des États-Unis avait été retrouvé assassiné dans Central Park. Deux douilles de 9mm avaient été retrouvées. Une pour lui, une pour le chien. Un vol à main armée qui avait mal tourné, selon les premières hypothèses de la police. La principale (la seule ?) preuve qui étayait cette théorie était l’absence de portefeuille sur le cadavre de l’ancien officier.

Ridicule pensa William deux jours plus tard en relisant les informations que lui avait envoyées son indic’ dans la police. Le cadavre ne présentait aucune trace de lutte. Les clefs de l’appartement avaient été retrouvées dans une poubelle, non loin de là, alors que l’adresse était inscrite dessus. Tout cela n’avait aucun sens.

Le monde acceptait docilement cette explication incohérente. Mais William était obsédé par le travail John Henion depuis trois ans. C’était à ce moment que le fameux commissaire avait pris sa retraite. Mais William était convaincu qu’il allait continuer de travailler. On ne passe pas sa vie à penser comme un criminel, et à tenter de l’attraper par tous les moyens pour embrasser de nouveau la vie civile d’un claquement de doigts.

Toutes les affaires de John revenaient à la mémoire du journaliste. Le démantèlement de la mafia italienne à New-York à la suite de l’assassinat d’un des juges de la Cour Suprême. L’arrestation du plus infâme tueur en série de la dernière décennie qui échappait systématiquement aux forces de l’ordre, grâce à une taupe qui s’était révélé n’être autre que le partenaire de John. Ce jour-là, sans une hésitation, il avait fait mettre son collègue derrière les barreaux. John Henion était l’un des esprits les plus fascinants de ce siècle et, à bien des égards, il aurait pu être un génie du crime. C’est pourquoi William n’avait pas cru une seconde à sa démission. Alors, il l’avait suivi. Pendant trois longues années.

John se déplaçait souvent. Chaque fois qu’il se rendait dans des lieux de criminalité notoires, il parlait brièvement avec quelques personnes. Très brièvement. Cinq minutes, jamais plus, puis il repartait. William était convaincu qu’il était sur une affaire. Une grande affaire.

Plusieurs fois William avait essayé d’interroger le vétéran. La réponse était toujours là même : « Vous n’avez pas autre chose à foutre que de suivre un retraité ? Vous m’avez fait chier toute ma carrière, il serait temps de me lâcher les basques. »

John haïssait les journalistes. Les révélations qu’ils faisaient dans leurs articles avait obligé le commissaire à laisser s’évader plusieurs criminels par le passé. Depuis, il ne ressentait que haine et mépris pour eux. Et pendant trois ans William paya cher les méfaits de ses collègues. Mais le retraité avançait et William était convaincu que la révélation allait être de taille.

Jusqu’à ce qu’il meure hier.

***

William entra dans le bureau de son directeur. Le décor était sobre. Il l’attendait avec un regard froid et dur.

« Bon sang William mais qu’est-ce que tu fous ?
— Pardon ?
— Pas un papier depuis deux mois, même pas une colonne minimaliste. Rien. Tu farfouilles de partout mais rien ne sort. Peanuts, nada !
— Mais boss, c’est le plus gros papier de ma carrière, pas un torchon. Ça ne s’écrit pas en deux jours !
— Abruti, l’affaire est classée, tout le monde se contrefout de John Henion aujourd’hui.
— Pas moi, il a passé les trois dernières années de sa vie à enquêter dans plein de taudis. Et alors que j’attends qu’il donne ses conclusions, il clamse. C’est trop louche.
— Louche ou pas, tu vas me pondre des articles sur d’autres choses sinon je te vire.
— Non.
— T’es sûr de toi ?
— Certain, j’ai largement de quoi vivre jusqu’à ce que mon papier face un tabac. Alors, franchement, maintenant, je peux le dire, va te faire mettre ! »

William Strozzi partit en claquant la porte. Il n’eut pas un regard en arrière lorsqu’il quitta le Chronicle.

Lorsqu’il arriva chez lui, une étrange missive l’attendait. Elle provenait de l’exécuteur testamentaire de John Henion. Ô mon Dieu, fut la seule pensée de William à cet instant. Il déchira l’enveloppe comme un enfant arrache le papier de son cadeau de Noël. Il lut, en veillant à ne pas rater un seul mot.

William,

Cela me fait mal d’en arriver là. Mais je n’ai pas d’autre choix. Si vous lisez cette lettre c’est qu’ils m’ont retrouvé. Vous vous en doutiez, je travaillais sur une affaire, la plus grosse de toute ma carrière. Mais apparemment j’ai échoué dans ma tâche. L’ampleur de ce que vous allez découvrir est titanesque. Il s’agit d’une liste des membres de l’organisation qui est, à mon avis, la plus puissante du monde. Leurs colossales richesses leur permet de se moquer de toutes les lois. Il faut les arrêter. Le travail sera âpre et exigeant, aussi je vous suggère de démissionner tout de suite de votre journal (…)

Jusque-là, je n’ai pas attendu son conseil, pensa William en un sourire.

Vous savez que je n’aime pas les journalistes. Mais vous êtes mon dernier espoir. Le code de mon coffre est EKOJASISIHT. Mon exécuteur testamentaire s’est assuré qu’il ne bouge pas. Retrouvez le dossier et achevez mon œuvre. Rattrapez les erreurs de vos confrères. Bonne chance.

John Henion.

William était subjugué. La grande affaire de John Henion serait sa plus grande histoire, et il allait parachever l’œuvre de celui qui était son plus grand héros. Il tenait enfin l’objectif de sa vie. Le Chronicle regretterai à jamais de l’avoir viré. Il ferait honneur à la profession de journaliste et réparerait les torts qui avaient été fait à John Henion.

***

Cela fut très facile à William de s’introduire dans l’ancienne demeure de John. Son contact à la criminelle lui avait donné les clefs qu’on avait retrouvées le lendemain du meurtre. Il approchait de son but. Son cœur s’accéléra lorsqu’il ouvrit le coffre. Un unique dossier rouge s’y trouvait. Il l’ouvrit avec dévotion pour y trouver une lettre qui lui était destinée.

William,

L’heure est grave, il est temps de frapper un grand coup contre la plus grande organisation terroriste du monde. Et cette organisation n’est rien d’autre que vous, les médias. Vos actions, motivées par le profit et la gloire, font échouer tous les grands projets. Vous vous moquez des lois et de la morale. Il y a cinq minutes, j’en suis certain, vous êtes entré dans mon domicile, celui d’un défunt, par effraction. Depuis trois ans, vous vouliez une exclusivité, une dénonciation publique, un procès grandiloquent. Je vous les donne. J’accuse la plèbe et tous ses serviteurs, exempts de morale et ignobles. La police viendra bientôt vous chercher. La justice vous jugera et cela sera ma plus grande réussite. Pourquoi suis-je mort alors ? Le fils d’un criminel que vous avez insulté et bafoué, réduit au rang d’animal, mais que j’avais arrêté, m’a retrouvé, grâce à vos torchons. Il n’a fait que vengez l’honneur de son père et je ne lui en veux pas. C’est vous que j’accuse de ma mort, et de sa perversion !

Mais vous tenez un article exceptionnel : ce dossier se concentre sur l’origine de diverses légendes urbaines — ma grande affaire depuis trois ans. Il vous expliquera dans tous les détails pourquoi on pense que mettre une cuiller dans le goulot d’une bouteille de Champagne en conserve les bulles, ou encore toutes les théories relatives à l’importance du nombre 42. Passionnant vous en conviendrez ! Pour des raisons évidentes, je ne vous dis pas au revoir mais adieu.

John Henion

William ferma la porte. Quand la police arriva, elle le retrouva pendu dans le salon.

Aucun journaliste ne commenta sa mort ni ne relaya l’histoire.

 

L’homme pieux

Laissez moi vous conter l’histoire d’un mortel,
Un nobliau de sang, élégant, courtois, pieux.
On le reconnaissait comme le plus fidèle :
Il était si fervent que, de la terre aux cieux,
Tout être avait loué ses vertus spirituelles.
Il n’y avait point sur Terre d’homme religieux
Plus empressé que lui d’embrasser un autel.

Or il advint qu’un jour, lui apparut un dieu
Qui ne lui apparut point dans une chapelle.
Il avait dans les yeux un souffle glorieux,
Et s’agenouilla donc le saint homme avec zèle,
Ne pouvant croire vrai cet ange merveilleux,
Et avec grand’ ferveur lui embrassa les ailes
Noires. « Que faites vous divin maître en ce lieu ?

Êtes vous Son servant, êtes vous Saint Michel ? »
Mais il vit sur l’instant sa nature en ses yeux.
« Jadis je fus servant » dit l’être immatériel,
« Mais Il m’a jeté bas, je Lui ai dit adieu
Et j’ai craché sur Lui le poison et le fiel. »
Lui vit une icône, ne la trouva pas mieux
Que ce pur esprit au sourire artificiel

Et s’inclina plus bas, par un geste odieux,
Dans sa gorge sentit, plus douce que le miel
La grande tentation, celle de l’Orgueilleux
Et embrassant sans fin ce péché non véniel
Il fit le vœu dément, plus encor pernicieux,
D’avoir été l’auteur de l’acte originel
Car tel est le destin des plus ambitieux.

Les Marins

Ils étaient sept et beaux marins
Exaltés de désirs si grands
D’aventure. L’envie leur prend
De partir, et c’est sans chagrin

Qu’ils abandonnent femmes, enfants,
Hissent les voiles avec plaisir,
Matin, libèrent leur navire
Et ils se lancent au grand vent.

Ah ! Ils sont maintenant si loin,
Loin, que les côtes morcelées
Se sont perdues dans l’eau salée
Au loin l’orage n’est qu’un point.

Mais voilà déjà les nuages.
Le vent se lève, en emporte un
La mer avale son butin
Sinistre, puis redevient sage.

Ils étaient six et beaux marins
Exaltés de désirs si grands.
Mais ils reprennent leur quadrant.
Leur navire plus rien ne craint.

Le lendemain, grande terreur !
Le mythique serpent de mer
Qui dévore les cœurs amers
Arrive avec sa grande sœur

Scylla. Et il tire, et il pousse,
Il arrache la grande voile
Puis il repart dans les étoiles
En emmenant un jeune mousse.

Ils étaient cinq et beaux marins
Exaltés de désirs si grands.
Ils fatiguent et ils sont à cran,
Commencent à ronger leur frein.

Une querelle éclate alors
Et deux hommes en viennent aux mains
Se disputent tels des gamins
L’un deux envoie un coup trop fort

Et il lui fracasse le crâne.
Puis il soulève le corps mort,
Le passe par dessus le bord
Sur le pont, les regard se fanent.

Ils étaient quatre et beaux marins
Exaltés de désirs si grands.
Leurs yeux sur l’océan safran
Mais la peur au creux de leurs reins.

Le soir, le meurtrier ressasse
Sa triste et macabre action
Puis il prend sa décision
Il monte sur la proue et passe

La corde sur son propre cou
Quand le lendemain les vivants
Le voient desséché par le vent,
Ils le libèrent, pleurent beaucoup

Ils étaient trois et beaux marins
Exaltés de désirs si grands.
Maintenant il y a du sang
Sur les longs cordages de crins.

Voilà trois mois que sans escales
Les trois hommes ont quitté le port.
Hagards, ils ont perdu le nord
Plus rien à manger dans leurs cales.

Défaillants, la faim les dévore,
Ils sont tous pâles et blafards
L’un succombe au onzième soir.
Un ange passe : c’est la Mort.

Ils étaient deux et beaux marins
Exaltés de désirs si grands.
Le bateau leur semble un carcan
Et la Ténèbre les étreint.

Ils reviennent avec peine
Vers les rivages amicaux
Et les trouvèrent couverts d’eau.
L’aventure avait été vaine.

Sur terre un cataclysme avait
Emporté les hommes, les femmes.
Sur terre et dans les mers, deux âmes.
Cela n’est ni bon ni mauvais.

Et seuls, mais ensemble, ils se mirent
En route pour une aventure :
Dans une solitude pure,
Ils commencèrent à écrire.

Après Lui

Note : cette nouvelle a été récompensée par le premier prix du concours « Early writers » organisée par l’association Verbat’EM et sera bientôt publiée dans le Krak’em. Le thème du concours était « Après ».

***

Note de la rédaction : Le témoignage qui suit a été transmis à la rédaction du Krak’em le lundi 20 novembre 2017. La véracité et l’origine de ce texte sont encore en doute. Les seuls éléments dont nous disposons sont la date et la signature apposées à la fin du récit par son potentiel auteur.

Il serait difficile de dire comment il est né. Peut-être serait-ce même impossible. Ni lui, ni d’autres aujourd’hui ne pourraient vous donner son nom. Tout ce que l’on peut dire de lui, c’est qu’il était.

C’est ce qu’avait pensé Arthur en entrant dans la grotte où tant de signes inexplicables avaient été retrouvés, il y a de cela quelques d’années.

La grotte, ou plutôt les grottes, avaient été déterrées en 1995 dans la région de Shek Hussen, en Éthiopie, non loin de là où l’on avait trouvé le squelette de Lucy. En revanche, les études avaient montré que ce site était encore antérieur à la naissance de Lucy. Les parois des cavernes étaient recouvertes de milliards de symboles incompréhensibles. Leur habitant était donc potentiellement le premier être conscient de l’histoire de l’humanité.

Arthur était un scientifique, tout ce qu’il y a de plus froid et de plus rationnel. Son Dieu s’appelait Raison. Pour lui, l’enjeu de la science était de mettre fin à toutes les croyances. Aussi n’avait-il pas pu refuser l’offre de l’équipe britannique à l’origine de la découverte, il y a maintenant vingt-deux ans. Elle lui avait proposé, à cette époque, de s’occuper du décryptage des glyphes. C’est ainsi que sa grande quête avait commencé.

Arthur Craftsmith avait appris rapidement par cœur la composition du site archéologique, et commencé à recenser les caractères sibyllins. Un premier hall débouchait sur sept différentes excavations. La première grotte était celle qui contenait le moins de symboles. Il fallut quatre ans à Arthur pour les déchiffrer. Selon lui, il pouvait s’agir du témoignage du premier être conscient. Cet être mort depuis des millénaires s’étonnait de ne connaître personne qui lui fut semblable. Il déclarait aussi être affligé de visions terribles pendant ses nuits. Il avait tenté de peindre ces songes sur les murs des autres grottes.

Évidemment, avant même qu’Arthur ait pu décrypter cela, quelques journaux s’en étaient déjà donné à cœur joie à propos de la récente découverte. Un glyphe de forme vaguement circulaire leur avait suffi pour délirer sur les possibles origines extraterrestres de l’homme. La traduction de la première paroi ne fit que mettre de l’huile sur le feu.

Mais tout cela ne dura pas longtemps. À partir du début des années 2000, Arthur garda les résultats de ses recherches pour lui. En effet, c’est à ce moment qu’il fut saisi d’un pressentiment atroce quant à la nature des « rêves » qu’il devait traduire.

Après le décryptage de la première paroi, toute son attention fut retenue par un symbole bien particulier. Deux barres s’élevaient du sol au sommet de la voûte de l’habitation troglodyte. Autour, et se dirigeant vers celle-ci, se trouvaient deux silhouettes qu’Arthur prit d’abord pour des oiseaux. Au pied des deux barres, la paroi était entièrement teinte de rouge. Plus de deux mille traits étaient gravés sur le mur. Ils ressemblaient à ceux que l’on croise dans les prisons. Était-ce une date, était-ce un chiffre ? Que pouvait bien vouloir dire ce dessin ? Pour Arthur, septembre 2001 fut le moment d’une horrible révélation.

Était-ce seulement possible ? Le premier être conscient avait-il pu prévoir cela ?

La quête d’Arthur Craftsmith devint alors frénétique. Il se mit à chercher partout dans les symboles des preuves de cette théorie qui le hantait et qui le terrorisait. Il vit ou crut voir dans les parois mille événements clefs de l’histoire. Quatre carrés adossés à une pyramide et il voyait les jardins suspendus de Babylone. Quelques mètres plus loin, dans l’autre grotte, les navires espagnols s’approchaient de l’Amérique ; là, Gutenberg découvrait l’imprimerie ; ici, Pasteur utilisait le premier vaccin contre la rage. Plus son travail avançait, et plus sa foi en la raison et en le libre arbitre s’effritait. Pour chaque événement qui se produisait, Arthur trouvait un dessin qui lui correspondait et qui avait été là depuis des millénaires. La liste était longue : Napoléon, Seconde Guerre mondiale, crise des subprimes, apparition de l’État Islamique, attentats de Paris… Des milliers de graffitis le narguaient dans la roche.

Plus on les regardait avec attention, plus les dessins étaient précis. Le scientifique avait l’intime conviction que la vie de chaque être humain était écrite sur cette pierre millénaire.

Au fond, cela avait un sens. Du premier être conscient découle toute l’humanité. Dans son sang se trouve le patrimoine génétique qui va déterminer les possibilités et les actions de toutes les générations à venir.

C’est à ce moment qu’Arthur se posa la question qu’il n’aurait jamais dû se poser. Il se mit à se chercher lui-même sur cette toile d’araignée du temps.

Le 21 novembre 2017, Arthur Craftsmith fit brûler toutes ses recherches, et son laboratoire avec. Il marcha paisiblement jusqu’à Kensigton Avenue, s’assit sur un banc. Il n’eut pas besoin de regarder derrière lui pour savoir qu’un homme armé s’approchait. Alors, il déclara, à moitié pour lui-même et à moitié pour l’autre :

« Il serait difficile de dire comment il est né. Personne ne connaît son nom. Il fut le premier, et parce qu’il était, tout était déjà là, potentiellement mais pleinement, en lui. »

L’homme derrière tendit son bras armé vers l’arrière du crâne d’Arthur Craftsmith.

« Alors, puisqu’il était là, et savait déjà tout, après lui, rien ne fut vraiment. »

Le doigt presse la détente.

Arthur fut trouvé le lendemain sur le pavé de Kensigton Avenue, l’œil brûlé d’avoir trop vu.

Arthur Craftsmith, Londres
Le 19 novembre 2017.

Un Rêve

 

I – Le fleuve de feu

Sauvage, puissant, irradiant, tumultueux
Charriant tout sur son impétueux passage
En hurlant, crachant, psalmodiant son message
Tel coule éternellement le fleuve de feu

Là, il fait flamboyer les yeux de l’orgueilleux,
Ici, quand le sourire se mue, cri, en rage
C’est ainsi que se déploie son triste équipage
Tel coule éternellement le fleuve de feu

Alors que passent les ans, que croule le temps
Alors que souffle le vent, meurent les amants
Tel coule éternellement le fleuve de feu

Alors que périt le chant, que croissent tourments
Alors qu’ils vont détruisant, qu’eux pleurent de sang
Tel coule éternellement le fleuve de feu

II – Les colonnes du Vœu

Les rives, deux colonnes opposées, même aveu
Chacune est un être en ce monde de symboles
Chaque pierre est moment, crime, passion, obole
Telle est, pour chacun, la matière de son vœu

Là, quand elle rit, qu’elle vit, qu’il la voit, est heureux
Ici, quand il grandit, aide, prêche et console
Colonne toujours grandit, se renforce, il vole
Telle est, pour chacun, la matière de son vœu

Alors que le mal s’accroît, que plus rien ne croit,
Alors que tout déçoit, et que le monde choit
Telle est pour chacun la matière de son vœu

Alors que tous errent sans voie, la vie nous noie
Alors qu’ils meurent sans toit, le néant les voit
Telle est, pour chacun, la matière de son vœu

III-La Chute

Deux colonnes se toisent au dessus des flots craints
Âmes se croisent en l’univers suffocant
Le fleuve rugit, rage, puissant, véhément
Le monde refuse la beauté d’un lien sain

Flammes s’élèvent, colonnes chutent. Il vainc
La discorde assaille, furie, l’époustouflant
Fin semble confiner les êtres au néant
Pierres basculent, là, vers le gouffre d’airain

Mais chaque roche avant l’abîme se retient
Il n’est volonté pure que le monde éteint
Pont ciselé enjambe le fleuve de feu

Le chaos se dissipe, un sentiment demeure
Deux colonnes ne font plus qu’un tout, radieux
Ce que la Volonté crée traverse les heurts

 

Une leçon

 

Ô toi, sinistre souhait dans une âme oublieuse,
Qui n’a su inspirer ni remords ni regrets,
Tu es de tous les vœux le plus violent des traits,
Et tu n’as provoqué que pensées malheureuses

Drapé dans ton manteau de candeur lumineuse,
Et tu as tout brisé. Ce discours est abstrait.
Mais dans le vide noir qui m’étreint et m’effraie
J’ai vu cette leçon si belle et si affreuse :

Il n’y a pas de vice aussi vain et mortel
Que celui qu’anime les promesses de miel :
La confiance (un état si instable du cœur

Que pour quelques instants on le croit plus réel
Que le rire enfantin ou la perle de sel,
Mais qui s’effondre un jour comme le Tentateur)

Faux espoir

Les allusions bleu-vert d’un regard amoureux
Font battre la tempête en un monde esseulé,
Et seul est savoureux ce visage aveuglé.
Avant que d’embrasser, le délai est affreux.

Mais le vaste inconnu dans un sein vide, creux
Laisse un vivace espoir. Ah ! Bonheur appelé :
Un baiser libéra les sentiments gelés !
Hélas ! Adieu odieux ! « Reste seul, sois heureux. »

Et l’infâme supplice n’est pas tant le rejet
Que la tenace idée que tout peut rechanger
Et que tout peut renaître, que l’autre peut avoir

Un nouveau souffle aimant. Mais l’orage a passé.
L’ange est venu aimer, ou broyer. Et Circé
A laissé dans le cœur, brisé, un faux espoir.

Souvenirs d’un sonnet

Matin, j’ai vu au ciel l’immense cercle, blanc.
Ô âge innocent qui vit l’astre à son faîte !
Le temps valsa sur un air de musette.
Le rythme s’est brisé, tout tremblant.

À toute heure, je la redoute.
L’horloge a posé son joug,
L’oubli, mouillé ma joue.
Un moment de doute.

Mon vieux miroir !
Souvenir.
Finir.

Soir.
.

La Liberté de mourir

Je me réveille.

Ah vous êtes là ! Bien sûr que vous êtes là, vous êtes toujours là, lecteur insatiable ! Ne serez vous donc content que lorsque de mes mains meurtries et percées de toutes parts se seront écoulés tout mon sang et toute mon encre ? Malheureusement je ne sais que vous raconter aujourd’hui pour vous satisfaire.

Comment ?

Vous avez raison. Il faut bien que j’essaye. Alors essayons. Mettons nous en place. Installez vous en face de moi. Oui… Là… Sur ce magnifique fauteuil club. Un petit quelque chose à boire peut être ?

Soit ! Moi je suis prêt, confortablement assis, mon carnet, mon verre. Oui tout est là.

Comment ? Ah oui pardon, il faut une histoire. Non, toujours pas d’idée, eh bien cherchons l’inspiration là où elle se donne le plus à voir. Dans la vraie vie. Passez-moi le journal je vous prie. Oui sur la table de chevet à votre droite. Bien, merci beaucoup.

Oui eh bien je lis ! Je lis ! Je fais comme vous ! Si vous lisiez moins d’ailleurs, je ne serais pas dans le pétrin. Ah attendez, voilà quelque chose qui ferait une belle histoire, écoutez le titre de l’article : « DINO ESPODITA, Le condamné à titre posthume ».

Ah ! Vous aussi vous êtes choqué, n’est ce pas ? Comment cela est-il possible d’être « condamné à titre posthume » ? L’article fait état d’un témoin blessé qui est à l’origine de l’accusation. Je suis désolé cher ami mais il va falloir vous lever. Oui quittez donc ce fauteuil et venez avec moi nous allons rencontrer ce monsieur Carti à l’origine de l’affaire. Le journal précise qu’il se trouve dans un hôpital de la banlieue. Mais non ! Pas besoin de chercher l’adresse, cher ami, se déplacer physiquement est une perte de temps. Laissez moi vous décrire le lieu et nous y serons instantanément.

Il s’agit d’une bien triste bâtisse, dans le style des années 70. Le béton qui la compose entièrement est froid et peu accueillant. Si j’étais un peu plus agressif, je dirais que l’architecture est digne de l’ex URSS. Comment peut-on traiter nos convalescents ainsi. Même en pleine forme je ne serais jamais entrer dans un tel bâtiment de mon plein gré. Mais vous avez encore une fois raison, ne nous retardons pas. Et hop dans la chambre de monsieur Carti !

La chambre du malade est très petite, seul le minimum peut y tenir. Un lit, le matériel nécessaire à une perfusion continue, et une télévision. Avant que vous n’adressiez inutilement la parole à notre victime, laissez moi vous relater les éléments dont nous disposons déjà. Il s’agit d’un cas passionnant. Tout commence de manière innocente, comme toutes les bonnes histoires ; trois amis : Elena Fratti, Dino Espodita et Antonio Carti, notre témoin. Ces trois amis partent pour un long week-end en Toscane. Belle perspective somme toute ! Le seul problème c’est que la voiture n’atteint jamais la petite maison de campagne où ils se dirigeaient. Le témoignage d’Antonio Carti rend Dino Espodita coupable sans l’ombre d’un doute lors même que c’est Elena qui était au volant. Troublant, vous en conviendrez. Il est donc nécessaire d’interroger Antonio désormais. Pour éviter tout problème, très cher lecteur, je suggère que vous restiez égal à vous même, muet et docile, cela nous évitera de nombreuses déconvenues. Bon ! Nous sommes bien dans sa chambre, mais il n’en a pas encore conscience. Il ne nous voit pas, ne nous entend pas, nous ne sommes rien encore pour lui et il n’est rien pour nous. Changeons cela voulez-vous. Il est temps de lui donner vie, de le faire exister. Intégrons-le à notre petite histoire :

« Antonio ? »

Oui je vois bien qu’il ne réagit pas, vous croyez que c’est si facile que cela de faire exister un personnage ? Je vous y verrais bien vous ! Vous feriez un piètre Dieu ! Bon… Où en étais-je ? Ah voilà :

« Antonio ?
– Oui ? »

Et voilà le travail mon cher, c’est ca un auteur de première catégorie. Bon, je reprends l’interrogatoire.

« Comment vous sentez-vous Antonio ?
– Je récupère doucement, vous savez, je ne sais pas si je serais un jour totalement remis de ce drame.
– J’imagine et je compatis à la douleur qui est la votre. Serait-il néanmoins possible que vous nous racontiez les évènements de samedi dernier ? Votre histoire intrigue particulièrement le jeune lecteur ici présent.
– Oui, après tout, il faut bien que quelqu’un sache. Je ne crois pas que Dino ait jamais eu l’intention de survivre. Il en voulait à Elena. Mon Dieu, il lui en voulait de toute sa rage. Il y a une semaine ou deux, il avait découvert qu’elle le trompait mais il n’avait pas réussi à deviner avec qui. Ce week-end était en apparence un « week-end de réconciliation ». Seulement en apparence. Pour Dino c’était l’heure de sa vengeance.
– Laissez-moi deviner. Dino a brusquement pris le volant pour provoquer l’accident et tous vous tuer ?
– Non Dino n’a fait que parler.
– Je vous demande pardon Antonio, je peine à comprendre ce que vous entendez par là, nul doute que le crédule lecteur, lui, soit complètement perdu…
– Dino a toujours été un excellent orateur, son plan était machiavélique. Non seulement il voulait qu’Elena meure mais il voulait en outre qu’elle soit l’instrument de sa propre damnation. Il fallait qu’elle cause l’accident et de son plein gré qui plus est ! Alors, sitôt la voiture élancée sur la route du week-end, il a commencé. Au début il ne faisait que partager avec nous des réflexions philosophiques plus ou moins inoffensives. Puis le sujet a dérivé sur la notion de Liberté. Ce qui s’est passé alors est totalement indescriptible. Je n’ai pas le talent de Dino et je ne saurai retranscrire ici chacune de ses paroles, mais son discours est soudainement apparu envoûtant. Sa voix dégageait quelque chose de mystique qui rendait toute autre chose inutile, insipide. C’est comme s’il nous susurrait quelque formule magique qui prenait immédiatement possession de nos corps et de nos volontés. Nous voulions littéralement faire ce qu’il nous disait. Nous n’avions pas conscience qu’il avait aliéné notre volonté. Juste avant qu’Elena ne braque brutalement ses roues, nous emmenant ainsi vers une mort certaine, je me souviens distinctement de Dino détachant sa ceinture tout en déclarant de sa voix époustouflante : Dans le fond, la liberté suprême c’est le contrôle de soi et des autres. C’est le choix d’une mort commune et improbable. Faire cela, s’est renier au temps l’ignoble pouvoir qu’il a sur nous qui n’est qu’aliénation de notre liberté. Alors vas-y, mon ange, prend ta liberté, non parce qu’elle t’es due mais parce que tu as le pouvoir de le faire. Allez, sois libre, je ne t’en empêcherai pas, j’ai même ôté la dernière sécurité qui aurait pu me sauver la vie… Après cela, je ne me souviens plus que de mon réveil ici et de mon témoignage à la police… »

EPILOGUE : Cette histoire est des plus étranges, n’est ce pas ? Cher lecteur, cela fait maintenant trente ans que vous et moi avons été entrainés dans cette aventure. Si je vous ai ainsi rafraîchi la mémoire avec ces quelques lignes, c’est pour revenir sur l’histoire d’Antonio Carti après l’incident. Nous l’avons vu, vous et moi, se remettre tant bien que mal de ce terrible événement. Il a su faire de ce traumatisme une force. Il s’est lancé dans la politique. Ce fut une réussite. Je suis persuadé que vous avez eu, comme moi, une larme à l’œil lorsqu’il a été élu président. Vous aviez le regard satisfait d’un grand frère confiant ce jour là. Vous avez soutenu chacune de ses actions à la tête de l’Etat, vous étiez terriblement fier de le voir redresser le pays et laisser derrière lui une société plus apaisée, plus belle, plus solide.

Et comme moi, vous avez sincèrement pleuré à l’annonce de son cancer.

Il a souhaité s’entretenir avec moi avant hier. Ni une, ni deux, je suis accouru auprès de lui. A peine étais-je arrivé dans sa chambre qu’il ne me laissait pas parler :

« Richard, me dit-il, cela fait si longtemps, comme je suis heureux de te revoir. J’aimerai tellement parler avec toi de tes écrits, de nos vies respectives… Mais avant cela je dois revenir sur le drame qui m’a fait te rencontrer. Vois-tu, à cette époque, mes projets politiques étaient déjà arrêtés mais je fis une grave erreur. Je couchai avec Elena. Peut être que tout ceci est bien de ma faute… Je ne l’avais pas dit à Dino, cela aurait été un trop grand scandale pour mes projets… Mon Dieu si je lui avais dit… »

J’étais triste pour lui, il devait sentir la fin proche et ne pouvait s’empêcher de se sentir coupable de ce qui s’était passé. Il continua longuement, je me dois de tout vous dire… L ‘histoire est bien triste et je devrais la présenter ainsi :

TITRE (trouvez-en un, je n’en ai pas pour une telle tragédie !)

Le meurtre parfait est celui où la victime se fait assassin de manière soudaine et imprévisible du fait de la volonté du meurtrier.

C’est une histoire qui commence, comme toute histoire intéressante, de manière simple. Trois amis partent à la campagne. Le véhicule n’arrivera jamais. Avant que la voiture ne fasse un écart de la route et ne percute un arbre, on entend dans l’habitacle, la voix volontairement suave d’Antonio Carti déclarant : Dans le fond la liberté suprême, c’est le contrôle de soi et des autres…